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Cohen le barbare, un vieillard qui pourrait vous transformer en steak tartare

Jouer un vieillard

Temps de lecture : 9 minutes

« Elle est où ma Houpe ? », digne représentant du vieillard, Cohen le Barbare, l’illustre légende du disque monde n’est plus le jeune et athlétique guerrier qu’il était il y a un demi-siècle. La vieillesse est un élément qui peut parfois devenir difficile à jouer quand il n’entre pas simplement dans la caricature bête et méchante.

Faiblard, tremblotant, chevrotant, gaga, voire incontinent, qui n’a jamais pris plaisir à interpréter un vieillard en jeu de rôles ? Mais s’il existait d’autres façons de s’y prendre ?

Prendre le contexte en compte

Un personnage évolue dans un univers donné. Nightprowler, sombre, vous permettra difficilement d’interpréter un personnage qui ne serait pas brigand, trafiquant, escroc ou prostitué… Le jeu de rôles du Donjon de Naheulbeuk, burlesque, vous incitera à jouer un vieillard ridicule, si possible comique et horripilant parce qu’alternativement sourd ou extrêmement attentif. Pour créer et interpréter un vieillard, posez-vous simplement les mêmes questions que pour créer un personnage en général :

  • Quelle est l’ambiance du jeu ?
  • Qu’est-ce qui m’amuserait ?
  • Quel genre de personnage s’intégrerait dans une équipe d’aventuriers ?
  • Qu’est-ce que je veux que mon personnage dégage comme état d’esprit, attitude ?

Mode de vie

Selon les époques et les sociétés (quand elles existent), les points de vue sur la vieillesse varient de par les conditions de vie. Dans un univers autour de Conan le barbare, la vie est rude, et schématiquement, on pourrait se dire que c’est manger ou être mangé. Le groupe pourrait choisir de sacrifier ou de laisser derrière les éléments faibles – les vieillards pouvant faire partie selon les points de vue de cette catégorie.

Au contraire, dans des mondes futuristes, le transhumanisme (repousser les limites biologiques du corps humain) pourrait se développer comme dans Ghost in the Shell. La vieillesse pourrait alors être considérée comme une anomalie, un « bug » de l’espèce humaine (et des autres espèces, comme dans Shadowrun) ou ne plus être une fatalité. Un traitement adapté, l’installation d’un nouveau composant ou d’une mise à jour pourrait remédier à la vieillesse. Mais cela révèle que souvent, la vieillesse est considérée uniquement du point de vue biologique. Quand on pense vieillesse, on pense à la sénilité et aux dommages que peuvent entraîner la dégénérescence des tissus neuronaux, occasionnant des maladies telles que la maladie d’Alzheimer…

Vieillesse et sagesse

Pourtant, la vieillesse est associée à la sagesse, aux connaissances scientifiques, générales… Pendant longtemps, en Afrique, les anciens ont été plus révérés que les jeunes. La perte d’un ancien représentait une énorme perte pour le village, car ce village perdait ses connaissances, son expérience et sa sagesse. Les sociétés où les anciens dirigent (les gérontocraties) existent et posent bon nombre de questions : faut-il valoriser le maintien des pratiques et connaissances déjà installées, ou privilégier l’innovation et l’inconnu ? Est-il dangereux ou non de laisser gouverner ensemble des gens similaires n’ayant qu’une seule vision ? En effet, des gouvernants semblables pourraient avoir tendance à privilégier leurs pairs ou à adopter des comportements stéréotypés et prévisibles.

Vers l’immortalité ?

Une société, qu’elle soit plutôt « pro-jeunesse » (jeuniste, élevant un culte autour de la jeunesse, du dynamisme et de la santé que l’on lui associe) ou « pro-vieillesse », se construit autour de concepts. Parmi ces derniers, comme nous parlions des facteurs médicaux, une question se pose : si les moyens médicaux permettent d’endiguer efficacement les effets jugés délétères de la vieillesse, comment la perception de cette dernière va-t-elle évoluer ? Dans un environnement de jeu de rôles d’univers de science-fiction, où les cuves à Bacta permettent de soigner rapidement et en profondeur, la vieillesse n’est peut-être plus vue comme une fatalité. Et, si, comme dans la bande dessinée Le Vagabond des étoiles, il était possible pour certaines espèces, humaines ou non, de choisir son futur nouveau corps comme un produit de consommation courante ?

Les spécificités du grand âge

Un jeune personnage, comme il est souvent coutume de le créer, a peu vécu. On le considère régulièrement comme une page presque vierge. Un vieux personnage, s’il a encore une mémoire efficace, sera capable d’aller y piocher de nombreux souvenirs.

Improvisez, et dites-vous que nos personnages, comme nous, peuvent vivre plusieurs vies ! Voici un exemple : votre personnage peut avoir eu une formation d’herboriste, puis, fasciné par les poisons, s’être tourné vers les assassinats. Trop empathique pour oser ôter la vie d’autrui, il peut ensuite s’être ravisé et être devenu voleur. Après une décennie de larcins, alors qu’il se disait qu’il devrait penser à raccrocher, se sentant vieillir, il se serait fait attraper lors de ce qui devait être son tout dernier casse. Le capitaine de la garde royale l’ayant démasqué, lui aurait proposé une alternative : finir sa vie au trou, ou devenir agent secret du roi. Et ainsi, les voyages l’auraient mené à parcourir le monde. Il aurait fini par prendre sa retraite, et voulant revenir à quelque chose de simple, concret, il se serait acheté un lopin de terre. C’est ainsi que ce vieux paysan au visage buriné que vous pourriez rencontrer un jour au milieu de nulle part pourrait vous raconter pendant des jours son existence.

Souvent, le grand âge, c’est le rapport au passé. On peut penser que c’est la nostalgie, la mélancolie. Cela peut faire sombrer un personnage dans les regrets. Et ces derniers peuvent pousser un vieillard sur les routes pour une dernière quête, afin de mourir en paix. La perspective d’un décès, qu’il soit souhaité ou non, peut faire réfléchir et changer d’avis. Peut-être qu’à la lumière du dernier candélabre, un elfe avouera enfin à son compagnon nain que son mépris était (en partie) feint ? Peut-être que ce garde mourant de Wastburg confiera que l’orphelin qu’il a tiré des eaux du port n’a jamais retrouvé ses parents. Ou sur le seuil du Grand Voyage, la conscience d’un amour apparemment impossible brillera, car les comètes brûlent peu longtemps mais ardemment…

Regarder devant soi

Être apaisé sur son passé ou au contraire, avoir d’autres rêves, peut pousser à désirer. Désirer, c’est vouloir vivre et ainsi clamer que sa dernière heure n’est pas encore venue. Nous identifions la vieillesse comme indissociable du passé. Mais nous ne parlons que peu du futur d’un ancien. Pourtant, les aspirations sont souvent ce qui nous tire en avant : cela peut être de continuer à sentir la caresse du soleil et du vent sur son visage, de venger un ami assassiné dans de douloureuses circonstances, sauver un empire, apprendre la peinture ou la psychologie expérimentale, retrouver ses parents ou espérer revoir son maître à la gare de Shibuya, ou encore de trépasser d’une mort jugée digne, l’arme à la main… ou regarder le cyclisme à la télévision !

Kérubim Crépin
Kérubim Crépin… que faire après une vie d’aventurier bien remplie ? Et bien devenir brocanteur pour revendre toutes les reliques qu’on a accumulé toutes ces longues années ! (c) ANKAMA

Un personnage se définit énormément par ce qui le motive, ce qui lui donne envie d’avancer. Il y a plusieurs catégories de souhaits : certaines quêtes prennent a priori fin quand un objectif précis et défini sera rempli. Cela peut être de conserver et transmettre (du savoir, la stabilité d’un pays, une descendance), construire (un laboratoire pour sa fille scientifique, une invention qui aidera son peuple à sortir de la misère), détruire (se venger de l’assassinat perpétré par Joe Chill, anéantir tous les zombies du monde). D’autres quêtes sont plus une voie à suivre ou une quête de longue haleine qui a probablement peu de chances de réussir en un court laps de temps : maîtriser un art martial, trouver et utiliser sans sacrifier de vies humaines la pierre philosophale pour sauver son frère, être heureux…

Règles spécifiques pour jouer un vieillard

Souvent, peut-être parce que nous appartenons à une société jeuniste (voir plus haut dans « Le milieu de vie du vieux personnage »), nous considérons la vieillesse plus comme un malus que comme un bonus. Quoi qu’il en soit, il y a pour le maître du jeu un choix à faire : intégrer ou non la vieillesse aux règles ?

Les systèmes de règles intègrent très souvent la possibilité d’employer des bonus et malus. Pour établir le choix, on peut se demander : qu’est-ce que c’est, la vieillesse, au juste ? Vieillir, c’est en général être plus expérimenté : bonus de Sagesse, de Connaissance. C’est faire preuve d’à la fois plus de souci des autres : bonus de Psychologie ou d’Empathie. Mais c’est aussi perdre en motricité : malus en Habileté et Artisanat, devenir moins rapide (le système nerveux réagit moins vite) : malus de Vitesse ou Dextérité.. Voilà pour les suggestions de bonus ou malus permanents. Il faut noter que si la campagne ou la partie s’étale sur plusieurs années, les effets de l’âge se feront sentir, et ces malus et bonus s’accentueront davantage avec le temps. Dans tous les cas, l’expérience devrait s’en ressentir et un personnage plus ancien devrait pourvoir être maître ou expert dans une grand nombre de compétences… même des compétences physiques qu’il peut aujourd’hui avoir beaucoup de mal à utiliser du fait de son grand âge.

La vieillesse occasionne aussi des désagréments temporaires. On s’essouffle et se fatigue souvent plus vite. Par exemple, le vieux personnage aura donc du mal à suivre ses compagnons plus jeunes sur un chemin escarpé et difficile pour aller répondre à l’énigme de la lessive des dieux du vénérable du sommet (enneigé). Il faudra faire des pauses, un vieillard souffrira plus vite du froid, se déshydratera en s’en rendant moins compte. Il faudra sûrement aller plus lentement et faire plus de pauses, et bien entendu être mieux préparé !

La résistance aux maladies devient elle aussi plus faible. Il serait tout de même dommage de devoir rester au lit grippé, le thermomètre à la bouche alors que vos compagnons affrontent la sorcière rousse, non ? La maladie, du rhume à l’arthrose en passant par un palpitant qui fatigue, peut être gérée avec des limitations de caractéristiques et de compétences. Mais on ne pense pas à la pitié, à l’empathie, aux liens qui peuvent se créer avec les autres personnages lorsqu’ils prennent soin de l’ancien de la compagnie. Mais, notre vieillard pourrait aussi profiter de la situation car, malgré les désagréments qu’elle confère, feindre une maladie peut servir à obtenir un certain nombre d’avantages et de privilèges… Cela peut aller du meilleur fauteuil auprès du feu, aux meilleures potions de soin, ou au familier légendaire gagné lors d’une quête de longue haleine.

Mais au fait…

« …qu’est-ce que je fais là ? », pourrait se demander un vieillard accompagné d’une tripotée de jeunes adultes ayant tout au plus trente ans. Qu’est-ce qui justifie dans l’univers du jeu de rôles et dans les motivations du groupe qu’une disparité si importante au niveau de l’âge soit présente dans le groupe ? Ici, la question du « The right [wo]man in the right place » se pose, mais elle devrait de toute façon se poser quelles que soient les différences entre les personnages d’une même table ! Des objectifs conciliables et cohérents sont nécessaires pour souder un groupe et ainsi éviter l’explosion d’une table (ce qui n’est en soi pas forcément une mauvaise chose comme nous en parlerons peut-être dans un autre article).

Figures d’anciens

Les œuvres de fiction regorgent de personnages vieillissants variés. Vous pouvez vous en inspirer. Voici quelques archétypes :

Le vieux sage

De bon conseil mais peut-être parfois conservateur et donneur de leçons pour certains, il s’ouvre aux autres et peut s’avérer être un conseiller ou un décideur pour le groupe.

Comment l’interpréter ? il assiste l’un des autres personnages joueurs et devient son mentor, à moins qu’il ne soit là pour guider l’ensemble du groupe. Il agira toujours de façon bienveillante avec eux, et risquera même de donner sa vie pour leur permettre de survivre et de s’échapper, mais, en dehors d’un grand péril, il reste en retrait du groupe, laissant la gloire aux jeunes.

  • Exemple : Gandalf du Seigneur des anneaux ou Obi-Wan Kenobi dans Star Wars : Un nouvel espoir

Le vieux lion

Ancien guerrier, furieux au possible. On ne la lui fait pas. Il sait surprendre et utiliser sa force au bon moment, en économisant (ou non) ses forces ! Il a souvent un grand sens de l’honneur.

Comment l’interpréter ? derrière son apparence vieillissante, il est encore capable de rivaliser avec les meilleurs guerriers qu’il rencontre… pas aussi longtemps, il s’essoufflera vite, mais il en a conscience et il n’hésitera pas à porter un coup fatal dès qu’il en a l’occasion. Son expertise martiale fait de lui un guerrier très dangereux, il misera sur un combat bref.

  • Exemple : Conan sur ses derniers jours… ou son homologue du Disque Monde Cohen le Barbare… Dans Vikings, ce guerrier qui veut mourir au combat pour aller au Valhalla, ou un orque estimant sa dernière heure arrivée dans Skyrim.

Le vieux (faussement ou non) fou

Est-il fou, sénile, ou génialement manipulateur ? Peut-être que lui-même ne le sait pas…

Comment l’interpréter ? toujours une idée extravagante, voire délirante ou hors-propos, il apporte son grain de folie à ses compagnons… mais de cette folie jaillit parfois le génie et c’est alors que ses compagnons se souviennent des raisons qui les poussent à rester en sa compagnie. Il pourrait feindre d’être beaucoup plus faible qu’il n’y paraît… c’est sa meilleure défense.

  • Exemple : dans la série américaine Raising Hope, l’arrière grand-mère de Jimmy, le docteur Emmet Braun de Retour vers le Futur, Kerubim Crépin le papycha dans Dofus

Le vieux sorcier

Ils ont passé leur vie à accumuler des connaissances et sont érudits. Parfois manipulateurs, généralement mystérieux et secrets, mais en tout cas très compétents.

Comment l’interpréter ? mystérieux, mystique, ses connaissances arcaniques sont sans égal… il n’hésitera pas à faire une démonstration de son pouvoir si un jeunôt vient à douter de ses talents. A l’opposé du vieux sage, il ne s’attend pas à ce qu’on le suive dans sa quête et il ira jusqu’au bout de ses forces et ses talents contre toutes les menaces. Ses jeunes compagnons font partie de ses plans, mais il ne leur révélera ses secrets qu’au dernier moment, s’il est encore de ce monde !

  • Exemple : Albus Dumbledore dans Harry Potter, les vieux mages des Royaumes Oubliés : Kelben, Elminster…

Le second souffle

Celui qui laisse tout derrière lui pour changer de vie, plus ou moins de bon gré.

Comment l’interpréter ? donnant l’impression qu’il a hâte de retrouver le confort de son foyer, l’aventure qu’il vit actuellement est l’élément qui manquait cruellement à sa vie depuis des années… il en profitera au maximum, pour, espérons-le, pouvoir raconter à ses petits-enfants ses dernières aventures.

  • Exemple : Bilbon Sacquet.

Pour finir !

Quel que soit le type de personnage ancien que vous créez, posez-vous simplement les mêmes questions qu’avec tous les autres personnages. Et interrogez-vous : quand vous créez un personnage de vingt ans, choisissez-vous son âge comme ce qui le définit le plus ? L’âge n’est peut-être qu’une caractéristique parmi d’autres, et un vieillard pourrait peut-être s’avérer plus rapide et vif qu’un jeunot. Tenez compte du fait que nous avons nos propres représentations, en tant qu’êtres humains vivant à une certaine époque, dans une certaine société pour construire votre vieux personnage en vous écartant de vos propres conceptions du monde… ou pas ! Laissez-vous surprendre vous-même.


Illustration : Cohen le Barbare dans Discworld de Terry Pratchett

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